Ferrari à fond

NIKI LAUDA ET JACKY ICKX RACONTENT ENZO FERRARI
fournie par José Dimbiermont
Liège (BE), 21 Aoû 2015

Niki Lauda et Jacky Ickx ont tous les deux piloté pour Enzo Ferrari. Le premier, pourtant deux fois titré avec la Scuderia, a vécu avec l'ingegnere dans l'affrontement perpétuel. Tandis que le second a eu droit à son amitié paternelle sans jamais être champion du monde. Pour dresser le portrait de cet homme aussi mythique que complexe, ils ont croisé leurs souvenirs doux-amers...

Ainsi était Enzo Ferrari... "Ferrari ? Mes années bonheur en F1 ! Cinq saisons idéales, idylliques. On me regarde avec des yeux ronds quand je dis ça. Je dois être un des seuls pilotes à avoir passé des moments agréables en compagnie du Commendatore. Niki, je sais, a vécu quelque chose de plus difficile !", rigole Jacky Ickx, "Je ne me souviens pas des mots exacts employés dans ses livres pour décrire leurs relations, mais je me rappelle qu'ils étaient incendiaires !".

"Et pour cause !", réagit Niki Lauda "Enzo Ferrari ne m'a jamais aimé. Il s'est contenté d'avoir de bonnes relations avec moi pendant le temps où je suis resté son pilote, de 1974 à 1977. De bonnes relations, cela voulait dire que j'étais son ami tant que j'exécutais ses ordres à la lettre et que je devenais son ennemi dès que je les contestais ! Et après mon départ, je n'ai carrément plus existé !".

"C'est vrai, il était très possessif. Il nous voulait auprès de lui, au plus près, pour toujours. Mais, je n'ai jamais senti la moindre hostilité entre nous", réfléchit Ickx, "Je n'avais pourtant que 23 ans lorsqu'il m'a engagé en 1968. J'étais un gamin, c'était mon premier volant en F1. J'étais inexpérimenté, fougueux, dilettante. Mais il ne m'a jamais mis aucune pression. Il était cordial, chaleureux. Chaque fois que j'allais à l’usine, deux ou trois jours toutes les trois semaines, je le voyais. Il était là, dans son grand bureau sombre, m’accueillait à bras ouverts, me couvait, paternel. Quand je me suis cassé une jambe aux essais du Grand Prix du Canada 1968, il a été plein d’attentions. C’était presque inattendu".

Lauda : "Je m'étais presque tué au volant de sa voiture, mais cela ne comptait plus...". "Moi, c'est précisément après mon accident que j’ai vécu le plus dur avec lui", raconte amer Lauda, "Lors de mon crash du 1er août 1976 au Nürburgring, mes paupières avaient brûlé. Or, le 24 octobre au Mont Fuji, dernier Grand Prix de l'année, il pleuvait énormément. Très vite, j'ai eu de l'eau plein le visage sans pouvoir cligner des yeux. Je n'y voyais plus rien et j'ai abandonné. J'ai perdu le championnat du monde pour 1 point. J'ai appelé Ferrari pour lui dire. Il a fait comme s'il comprenait, comme si cela n'avait pas d'importance. Mais dans les jours suivants, il a fait de Reutemann le numéro 1 de l'équipe. Quelques semaines plus tard, quand je suis sorti de l'hôpital après une dernière opération des paupières et que j'ai voulu reprendre les essais, il m’a dit au téléphone : 'Tu n'es plus en charge du développement de la voiture. C'est Reutemann. Toi, si tu veux, tu peux faire des essais de freins à Fiorano'. Les essais de freins, c'est à dire rien ! J’avais été champion du monde en 1975 pour lui, j'avais été victime d'un terrible accident au volant d'une de ses voitures, mais cela ne comptait plus... J’ai filé instantanément en Italie pour le voir. Il m'a fait dire qu’il n'était pas là. J'ai forcé la porte : il lisait son journal. J'ai jeté mon contrat sur son bureau, il a levé les yeux en me disant 'C'est quoi ça ?', 'Ca, c'est mon contrat avec vous. Mais si je ne fais pas les essais, vous pouvez le déchirer car McLaren m'attend'. Ce n'était pas vrai, mais après une demi-heure de réflexion, il m'a dit : 'Tu auras le droit de faire le dernier des quatre jours d'essais'. J'ai filé au Paul Ricard, sauté dans le baquet, couvert trois tours et collé une demie seconde à Carlos. Ferrari m'a immédiatement appelé : 'C'est d'accord, tu reprends les essais'. Il fallait constamment lutter, prouver, ce qu'on valait. Rien n'était jamais acquis. C'est l'homme le plus égocentrique, le plus égoïste, le plus dur, que j'ai jamais rencontré. Les pilotes ne comptaient pas. Seul importait Ferrari. Lui et sa marque. De toutes façons, c'était la même chose, ça se confondait".

"Quand les choses n'allaient pas comme il le souhaitait," reprend Ickx au vol, "il piquait des colères extraordinaires ! Tout le monde rasait les murs. J'en ai vu se plier en deux pour ne pas être vu en passant devant la fenêtre de son bureau ! Il se consacrait corps et âme à son équipe, sans compter. Et il exigeait le même sacrifice de ses hommes".

Ickx : "Il était très amical avec moi, presque paternel". "Ah si, il comptait ! Il comptait l'argent !", s’esclaffe Lauda, "Exact ! " rebondit Ickx en riant, "Il nous faisait payer les Ferrari avec lesquelles nous roulions tous les jours. On avait la réduction 'concessionnaires', mais on les payait !". Lauda : "Le pire, c’était le salaire. On ne pouvait pas en parler. Il considérait que piloter pour lui était un honneur ! Il ne comprenait pas pourquoi les patrons d’écurie anglaises offraient autant ! A chaque fois que j’abordais ce point du contrat, les négociations duraient des heures et se finissaient en engueulade !".

"Moi, je n'ai jamais eu de problème avec lui à ce sujet", dit Ickx, "J’ai toujours obtenu ce que je voulais ! Le seul conflit que j'ai eu concernait les essais privés qu’il voulait que je fasse en permanence et auxquels j'essayais d'échapper par tous les moyens ! A part ça, il m'a toujours laissé une paix royale. Y compris lors des week-ends de course. De toutes façons, il ne venait qu’à Monza. Le reste du temps, il restait devant sa télévision. Mais il était au courant de tout. Il avait ses espions, ses émissaires. Il y en avait partout, beaucoup".

"Il avait instauré des rites que tous les pilotes suivaient.", se souvient en souriant Lauda, "Après une victoire, il ne décrochait pas son téléphone, c’est nous qui l’appelions. C’était la règle. Là, il était chaleureux comme il savait parfois l’être. Recevoir un mot de sa part devait être considéré comme la marque d’une très grande considération ! A chaque anniversaire, chaque Noël, chaque naissance, il m’envoyait un petit bristol sur lequel son stylo plume avait tracé quelques mots à l'encre violette. Mais du jour où j'ai quitté Ferrari, fin 1977, je n'ai plus jamais rien reçu ! Il était tellement vexé de me voir partir qu’il m’a ignoré pendant plus de quatre ans. Je ne l'ai revu qu’en 1982 à Imola. Nous sortions d'un parking, il était en voiture avec ses pilotes, Pironi et Villeneuve. Je leur ai cédé la priorité, ils se sont arrêtés, il a baissé sa vitre et m'a fait signe. Je me suis approché. Alors il est descendu de voiture et m'a serré dans ses bras, sans un mot. Nous sommes redevenus amis. Mais il avait eu la rancune tenace...".

"Avec moi, il a été beaucoup plus généreux et attentionné", sourit Ickx, "J’ai souvenir de beaux cadeaux, comme un cheval cabré en diamants, que mon épouse Catherine avait reçu. Et longtemps après que j'ai quitté l'écurie, nous avons continué à entretenir des relations quasi-familiales. A chaque fois que je passais par Maranello, il me recevait immédiatement. Quand vous veniez avec une jolie femme, il y avait des chances qu'il modifie son emploi du temps pour vous garder à déjeuner. Il était très sensible au charme féminin... J'ai cessé d’aller à Maranello après sa disparition en août 1988. Sans lui, le charme était rompu".

"Moi, je ne suis jamais retourné à Maranello. Rien ne nous liait, rien ne nous rapprochait", philosophe Lauda, "Quand j’ai appris sa mort, ça m’a fait cependant quelque chose. Non pas parce que je perdais un ami, mais parce qu'un ogre, un géant indéboulonnable, le plus charismatique, le plus étonnant personnage que j'ai jamais rencontré avait disparu...".